La musique, les sociétés et les jeux populaires

Article paru en 1939 dans Cinquante ans de Vie nivelloise par Charles Anciaux

 

On demeure stupéfait devant le nombre et la variété des sociétés d'agrément et d'art entre lesquelles se répartissait, à la fin du 19e siècle, une population qui comptait cependant moins de dix mille habitants. Le journal L'Aclot en compta jusqu'à 78 en 1889.

 

La musique, les jeux et les cercles dramatiques étaient le signe de ralliement de ces sociétés et, comme il était de coutume à cette époque, la politique s'ingéniait à entretenir entre elles une émulation jalouse. Comme dans toute ville belge qui se respecte, chaque parti avait sa musique, appelée à conduire les militants au combat ou à fêter les soirs de triomphe dans le vacarme des pas redoublés. Au nombre des musiciens, à la qualité des solistes s'appréciait la bonne ou la mauvaise fortune des partis. C'était à qui donnerait le plus beau concert ou la meilleure des soirées. C'était à qui chiperait à la société adverse ses artistes et ses phénomènes.

 

Les catholiques avaient Les Amis de la Concorde qu'on appelait familièrement Les Vîs Fanfares (NDLR : Les Amis de la Concorde étaient issus de l'ancienne société de musique dénommée Les Fanfares fondée en 1850. Ils restèrent longtemps une société sans couleur politique, dont catholique et libéraux se disputèrent la Commission. La société ne devint catholique que sous l'administration de Jules de Burlet). Les libéraux eurent L'Harmonie, puis Le Cercle musical. Plus tard, avec l'avènement du socialisme a été crée L'Harmonie du Peuple.

 

Outre les concerts sur la Grand-Place ou au Parc de la Dodaine, ces sociétés donnaient deux fois l'an, au Waux-Hall, une "grande soirée suivie de bal". Avec l'apparition de la radio et de la télévision, ces sociétés musicales ont fini par disparaître. L'un d'entre elles a cependant résisté pendant de longues années. Ce sont Les Travailleurs réunis, vieille chorale d'artisans qu'avait jadis dirigée Louis Denne et dont une section dramatique offrait chaque année aux Nivellois un terrible drame (NDLR : fondée en 1874, on retrouve le nom de cette société en 1964 encore). Les principaux protagonistes de ce théâtre étaient Jules Lempereur, A. Dubois, Jules Dons, Langlet, Adhémar Hautain, les demoiselles Michel, Leduc, Vasse, Jeuniaux...

 

Il est difficile de nommer Louis Denne sans évoquer Céleste François, ancien professeur de l'académie de musique. Tous deux eurent une carrière assez semblable et cultivaient avec un égal bonheur la musique et les arts plastiques. Comme Louis Denne dirigeant Les Travailleurs réunis, Céleste François dirigeait Les Echos de la Thines, autre chorale qui eut sa célébrité vers 1860.

 

Parmi les sociétés défunte (en 1939) et dont plusieurs eurent la vie très longue, il faut citer : 

– L'Harmonie, dont son origine remonte à 1804, que présida longtemps François Dupuis, le médecin de l'hôpital. Victor Declercq en fut, croyons-nous, le dernier directeur musical. Après la dispersion de son groupe instrumental, L'Harmonie subsista comme société d'agrément qui se recrutait parmi les meilleurs familles libérale de la ville et qui donnait chaque année des bals très suivis ;

La musique de la Garde civique qui connut plusieurs éclipses ;

La musique des pompiers que commandait "l'bossu Dgiblet" et qui était célèbre par son bombardon ;

Le Cercle symphonique que dirigèrent successivement René Marchand et deux professeurs de l'école de musique : Octave Dusausoy, petit homme contrefait et d'aspect respectable, et Victor Declercq, bedonnant et coléreux.

La Jeune Garde dramatique dirigée par Clément Gilson et qui tenta d'acclimater à Nivelles, comme plus tard Le Réveil, un répertoire moins orthodoxe que celui adopté par les vieux cénacles et où le morceau de café-concert alternait avec le vaudeville.

 

Une mention spéciale doit être accordée à La Gavotte (voir article concernant cette société).

 

Au début du 20e siècle, on peut mentionner le Cercle Nivelles-Attractions qui donna l'élan aux cortèges carnavalesques, la société Nivelles-Partout qui s'attaquait au répertoire wallon et le Cercle de Musique de Chambre. Le 20e siècle vit aussi le début des conférences publiques : Le Cercle d'Etudes et L'Emulation chez les catholiques, L'extension universitaire et Le Foyer populaire chez les libéraux. 

 

Au nombre des sociétés d'agrément et de gastronomie, citons :

Le Casino que présidait Louis Sibille ;

Le Cercle des XXX que présidait Elisée Van Haelen ;

Les Sans-Nom que présidait Romain Sibille ;

Le Club des Barquettes que présidait Jules Vandendries ;

Le Lucullus-club ;

La Franche Amitié ;

Le club Gastéropodicomus que présidait Alphonse Wilputte ;

Le club Panse que présidait Emile Roulent ;

L'Halfen en Halfo-club que présidait Firmin Botte ;

Le Royal Pipe-club que présidait Victor Lannoy ;

La Terreur que présidait Philippe Danis ;

– etc.

 

S'il fallait chercher une origine à ce ferment sociétaire et surtout à cette passion de la musique qui caractérisent le Nivelles du 19e siècle, peut-être la trouverait-on dans la Société de Sainte-Cécile qui remonte à 1840 et qui inaugura ces soirées musicales que ses cadettes adoptèrent par la suite. Son principal animateur fut le professeur Thomas Braun, installé à Nivelles depuis 1845 et qui importa d'Allemagne le goût des chants d'ensemble, récitals et symphonies. Les membres les plus actifs de cette vieilles société étaient, en 1860, Benjamin Meuret, Thomas Braun, Hubert Hairet, J. Larbalestrier, M. Lebrun, Alexandre Lagasse et J. Lemoine.

 

Quant au Casino, son activité essentielle était de fêter en des banquets les bourgeois de la ville décorés de l'ordre de Léopold. Ce Cercle donna son nom au café devenu par la suite le café du Commerce.

 

N'oublions pas enfin, dans cet inventaire de nos sociétés d'agrément, le Patronage Saint-Louis qui, dès 1875, attira toute la jeunesse catholique de la ville. C'est là que la plupart d'entre eux connurent les premières émotions du théâtre et prirent contact avec cette littérature chevaleresque et puérile qui alimente le répertoire des pensionnats. C'est là que débutèrent, sous la direction de l'excellent vicaire Delvaux puis du vicaire Dehoy, la plupart des acteurs qui devaient triompher plus tard aux Travailleurs réunis. Mais j'insulterais à l'histoire si j'omettais de rappeler ce petit acteur primesautier et torrentueux, Georges Hemberg dit Togro  qui faisait la joie de tous. Togro en scène valait bien un dérangement.

 

Les autres sociétés nivelloises étaient des associations d'épargne mutuelle ou de joueurs, à une époque où l'on ne parlait guère de sports et où tous les jeux populaires passionnaient un nombre considérable de nos concitoyens. Citons La Carabine d'Or, Les Amis réunis (appellation commune à des tireurs à l'arc, des joueurs de cartes et des joueurs de quilles), Le Fer d'Or, La Flèche d'Or, Le Dévouement, Le Pigeon d'Or, Les Pinsonnistes, Le Royal Vogelpick, Les colombophiles du Mont-Saint-Roch, La société de Courses, Les Vingt Quilliers, La société des Pêcheurs etc.

 

Les Archers de Nivelles ont leur petite histoire. Jusqu'en 1848, Le Dévouement demeura le seul groupement d'archers de la ville. Mais la politique y introduisit son venin et, en 1890, on comptait à Nivelles quatre sociétés : Le Dévouement qui prétendait remonter à 1644 et que présidait Charles Gillain, Les Amis réunis qui était le groupement libéral présidé par Elisée Van Haelen, La Flèche d'Or, présidée par Florent Bernier et Saint-Sébastien qui était la société catholique présidée par Eugène Tamigneaux. On tirait à l'arc à La Dodaine, au Franc-Etot, à Vas-y-Vîr. Il y avait en outre des tirs au berceau au Parc, chez Maïanne des Archers, boulevard des Archers et au Cheval blanc, faubourg de Mons. Suivant une curieuse coutume, les archers du Dévouement, aux grandes fêtes, sortaient leur vieux drapeau que les joueurs embrassaient à tour de rôle par rang d'ancienneté. De même, chaque année, Les Amis réunis, vêtus de la redingote et coiffés du haut-de-forme, procédaient au "Tir du Roi". Ils allaient chercher le Roi en musique et, le petit cortège ayant parcouru la ville, ils se groupaient au pied de la perche de la Dodaine en criant "Vive le Roi ! ". Après quoi ils se débarrassaient de leurs atours, endossaient le veston Sart-Moulin et le tournoi commençait pour la désignation d'un nouveau Roi. le vainqueur était salué au cri de "Vive le Roi !" porté en triomphe autour de la perche, et on le reconduisait chez lui en musique après lui avoir passé au cou l'antique collier offert jadis par Charles-Quint. Ce collier, malheureusement, fit des envieux et, chaque société rivale s'étant mis à le revendiquer en invoquant quelque prétexte d'ancienneté, le bourgmestre mit  tout le monde d'accord en le reprenant et en l'adressant au Gouvernement qui le mit sous vitrine au Musée du Cinquantenaire.

 

Le jeu de crosse

Vers 1870, le jeu de crosse était le jeu favori des Nivellois. De novembre jusqu'à mars, les immenses prairies qui s'étendaient depuis le Cura jusqu'au Franc-Etot étaient le rendez-vous des joueurs, le dimanche et le lundi. le chemin de fer de Bruxelles ayant coupé ce magnifique terrain de jeu, les joueurs se rabattirent sur les prés Rase (grand étang et plaine des sports de la Dodaine). Le dernier président des crosseurs fut Alfred Tamigneaux et les joueurs les plus réputés vers 1890 étaient V. Plisnier et F. Gheude.C'était une espèce de jeu de golf dont la balle en bois s'appelait "choulette". Chaque coup donné s'appelait une "déchoule".

 

Le jeu de fer

Je jeu de fer consistait à lancer des cercles de fer de loin pour atteindre un pieu appelé "broque" et qui donnait lieu à des parties acharnées à la grande kermesse, place de la Baume (place de l'Abreuvoir actuelle). Le Bois de Nivelles y dépêchait deux équipes renommées, les "Pipi" et les "Manteau" qui bataillaient avec des équipes de Baulers, Houtain, Haut-Ittre, d'où la locution connue : "En lâchiz nî pou les Haut-Itte"

 

Le carrousel

Le jeu du carrousel consiste en deux potences où pendent de petits anneaux de fer que les cavaliers doivent enlever à la course au moyen d'une dague de bois.(à la toupie)

 

Les jeux des enfants

Les gamins jouaient à l'drigaïe, au ouioui, au boouboulet, aux Rois, à l'balle au camp, au voleur, au racapia... Ils allaient "à puns" (marauder des pommes) ou "à pids descaus dins les richos d'Grand'Peine" ou pêchaient le percot au dig'Bermato vers Clarisse. Ils jouaient "à l'fusée" (à la toupie), à "merbes" – dont les plus grosses s'appelaient des "djasses" ou des "singes" –, au falu (la marelle), aux castagnettes, aux échasses, au dragon... Le dragon était la grand passion du mois d'août. C'était un énorme cerf-volant que les gamins, et parfois les jeunes gens, lâchaient après la moisson aux "huit bounis", à "l'longue haie" dans les prés Rase ou "d'sus l'tienne de l'Hospice.Les cordonniers avaient la spécialité de monter ce jouet dont ils ajustaient avec art le montant et les "ploïants". Quand le monstre avait gagné le large, on lui envoyait des postillons, petits cercles de papier que le vent faisait monter le long de la ficelle en tournoyant. Le lâcher comme le retour exigeait autant d'habileté que de patience car, à la moindre défaillance de l'attention, le dragon piquait du nez. S'il sombrait dans des fils télégraphiques ou dans les branches d'un arbre, on disait qu'il "esst à camp".

 

A cette énumération déjà longue, il faudrait ajouter les jeux d'hiver : aux boulots, à sclitte, à patins et il n'y avait rien de plus enthousiasmant  que de jouer "à cucu païelle d'sus les sclidwères" (à croupetons sur les glissoires). 

 

 La langue de tous ces jeux était le wallon.